J'ai arpenté les parois de la demeure de la simorgh
Sur les pentes raides du Damavand, j’ai posé un pied devant l’autre. Lentement ; très lentement. Au rythme réduit de mes respirations haletantes et hachées, poussives, exténuées même. En quête d’oxygène et sans doute de sens, mon corps a lutté pour franchir les mètres les uns après les autres, des heures durant. Et s’il est parvenu à se hisser au sommet, c’est surtout un exploit du coeur qu’il faut envisager.
Venez ! Je vous emmène là où le monde visible semble dérisoire mais où les horizons paraissent immenses. Je vous emmène à plus de 5600 m, dans le nid de la simorgh.
La simorgh est l’animal mythique du monde persan. Proche du phénix, dont elle a pris sous influence chinoise les traits, la simorgh est un oiseau à la taille démesurée qui s’est parée de toutes les couleurs du désert, de ses teintes le plus froides la nuit aux plus incandescentes sous la brulure du soleil. Ce sont les miniaturistes timourides, à Hérat au XVème siècle, qui l’enflamment ainsi, ornant ses ailes et sa traîne de cinabre, de malachite, d’orpiment ou de lapis-lazuli et teintant son bec d’or. Resplendissante, elle trouve toute sa place dans les enluminures du Livre des rois de Ferdowsi et du Cantique des oiseaux d’Attar.
Ferdowsi raconte l’abandon de Zal, enfant né albinos, dans le désert persan. La simorgh entend ses cris et emporte l’enfant béni des dieux (c’est la véritable signification de la blancheur des ses pigments). L’envol les transporte jusqu’au sommet le plus aigu de l’Arborz où la simorgh dépose l’enfant dans son nid. Elle l’y élèvera jusqu’à ce qu’il doive affronter sa condition d’homme et redescendre parmi les siens.
Ici, la simorgh symbolise non seulement l’éternité, mais aussi la sagesse, la pureté et elle fait le lien entre le monde des hommes et celui des esprits.
Attar insiste sur ce dernier point : les trente mille oiseaux qu’il décrit doivent parcourir sept vallées pour trouver leur roi. Chaque vallée est un palier vers la sagesse. Seuls trente oiseaux (« si morgh » en persan) y parviendront. Ils découvrent alors leur roi, la simorgh, qui n’est que le reflet d’eux mêmes. Ils n’étaient que l’ombre de l’oiseau-lumière et le propre point d’aboutissement de leur recherche.
« Ils s’annihilèrent donc, cette fois pour toujours
et l’ombre disparut dans le Soleil, enfin ! »
Cette quête mystique soufie nous emmène vers la demeure annoncée de la simorgh, le mont Qaf, que certaines sources persanes assimilent au Damavand.
Ce qui ressort de ces deux monuments littéraires, c’est que le Damavand est à la jonction du ciel et de la terre, un point où les âmes peuvent épancher leur soif, de connaissance, d’amour, d’infini, de réflexion intime.
Vers le Damavand
Il ne reste que 100m de dénivelée positive. Nous avons franchi la couche nuageuse dans laquelle nous évoluions depuis environ deux heures. Le vent d’ouest balaye nos visages, picote les joues et fige les mèches qui dépassent des bonnets. Le sommet est à portée de main. La pente s’adoucit un peu. La roche est blanche, striée de cristaux jaunes de souffre que le volcan endormi a expulsé. Le vent à saisi chaque aspérité rocheuse et y a projeté avec force les particules d’eau de l’atmosphère. Les arrêtes des rochers sont ainsi ornées de sourcils argentés et l’ensemble brille sous le soleil persan. Les nuages en voiles fugaces filent sur nos têtes aussi vite que leurs ombres sous nos pieds. Tout va vite, sauf nous, pèlerins de l’altitude que nos poumons rétrécis empêchent d’avancer.
Je ne mesure pas le temps et les cinq heures de marche depuis notre départ de la hutte à 4 heures ce matin ne comptent pas vraiment pour moi. Le souffle écrase tout le reste : chaque inspiration me demande de la concentration, chaque expiration est un soulagement. Je me focalise sur les pas du guide, quelques mètres devant moi. Sa trace, son rythme, sa démarche sont mes repères. Je dois me couler dans son sillage pour atteindre le sommet. Mais les forces commencent à me manquer. La fatigue est profonde, le sommet si loin : 100m.
Alors, je me remémore les raisons de ma présence : mes proches, qui m’ont encouragé à mener cette ascension et qui ont crû en moi quand je n’y croyais pas. La symbolique de la simorgh, après plus de trois ans sur ces terres mythiques. La volonté de ne pas subir. Et tour à tour, j’ai des élans du coeur, tantôt positifs comme l’envie de rendre grâce à mes anges gardiens, tantôt négatifs comme cette colère que je laisse monter face au risque d’échouer si près du but. Je me sers de chacun d’eux - que j’ai suscité - pour avancer quelques mètres de plus.
Et puis arrive le sommet. Quelques rochers qui dépassent de l’une des trois pointes de la couronne du volcan qui abrite en son sein un bassin rocheux en forme de cratère. Sur l’un des rochers, une plaque en métal qui indique les 5610m du Pic Damavand, atteints par la voie sud.
J’ai des bouffées d’émotion. On s’embrasse avec Anahita (NDA : les prénoms ont été remplacés par des prénoms persans) et avec le guide. Je bafouille quelques remerciements. Je me tourne vers le flanc sud pour contempler la pente gravie. Le paysage est somptueux. J’ai les larmes qui montent aux yeux, de joie, de soulagement, d’admiration pour la nature et son authenticité.
On prend le temps de faire les photos avec les oriflammes que chacun avait emporté. Le mien est une simorgh peinte par Fereshteh ; elle est chez elle.
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Tout au long de l’ascension qui ne présente aucune difficulté technique, nous avons eu quelques éclaircies. Le lever du soleil, vers 05h50 nous avait dévoilé la couche nuageuse au-dessus de nous. Elle commençait vers 5000m et nous laissait dans l’incertitude sur les 600m au-dessus, qui pouvaient être tout autant nuageux. Le guide avait même alors annoncé que le vent et les nuages n’étaient pas de très bons signes ; il nous fallait grimper jusqu’aux nuages et on déciderait alors s’il fallait rebrousser chemin.
Vers 5100m, alors qu’aucun d’entre nous ne présente de maux liés à l’altitude, il nous annonce que si nous passons correctement les 100m suivants, on sera sans doute en mesure de finir l’ascension. Je m’applique à avancer tandis qu’Anahita virevolte autour de nous et capture à chaque éclaircie sa motivation pour aller plus haut : la vallée sud qui s’ourle de nuages ; un ciel bleui par l’air pur ; un rayon de soleil qui allume la glace cristalline.
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Le départ de la hutte s’était fait dans la nuit et les premiers lacets parcourus, assez accessibles, se dessinaient à la lueur d’une demi-lune. Puis ce furent les premiers pierriers, le chemin qui passe sur la crête rocheuse et le vent qui forcit, envoyant quelques rafales autour de 50 km/h. La marche est parfaitement régulée par le guide qui impose un rythme très lent. Il sait que l’ascension est rude ensuite et qu’il nous faudra toutes nos forces.
Il m’a répété qu’un rythme cardiaque qui s’emballe en altitude est difficile à réduire ensuite. Il nous faut donc monter en restant en zone de confort cardiaque si on veut aller au bout. Il me demande, comme la veille, de moduler mes respirations sur mes pas. J’y parviens quand mon souffle n’est pas trop court ; je lui laisse libre court plus souvent que je ne le voudrais. Mais je passe la barre des 4800 / 4900m que le guide considère comme cruciale pour vérifier que nos corps se sont bien acclimatés à l’altitude.
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3h11, je perçois la lumière du guide qui vient de se lever. Il fait environ 8°C dans la hutte, capitonnée de bois et assez charmante quoique rustique. J’ai plutôt bien dormi dans l’ensemble, malgré des dizaines de phases de réveil, puis de rendormissent au cours de la nuit, que nous avons entamée vers 20h30, après des macaronis grillés à la persane. Kamal, le cuisinier afghan, s’en sort très bien au vu des installations disponibles.
Je n’ai pas mal à la tête. Je ne ressens pas de courbatures de la marche d’approche. J’avale un muesli presque en entier. Nous bouclons nos affaires en choisissant avec attention le nombre et le type de couches de vêtements dont nous nous équipons pour le départ.
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La marche d’approche de la veille, qui nous a fait passer de 3000 à 4200m d’altitude était vraiment plaisante. Un chemin muletier qui situe entre quelques plateaux que les bruyères et broussailles jaunes agrémentent joliment. On se croirait dans les Causses pour une promenade. La pente est assez douce. Les mules, qui transportent notamment un sac pour nous, nous dépassent à mi-chemin avec allant. Nous avons nous-mêmes dépassé un groupe de 15 touristes qui avançaient très lentement. Nous apprendrons le lendemain qu’ils ont mis 7h30 pour cette approche, suscitant les inquiétudes de leur guide quant à la durée de l’ascension du Damavand. En général, le temps est doublé.
Nous arrivons sur la zone dite Bargah 2 : un grand refuge neuf que le guide nous a déconseillé, expliquant qu’il y fait plus froid que dehors ; un tout petit refuge un peu plus bas qu’il a choisi pour nous. Un seul touriste mexicain y est présent et fait une sieste de retour du sommet. Nous partageons tous ensemble une excellente soupe maison et devisons sur les montagnes dans le monde.
On prend ensuite le temps de se promener avant e coucher de soleil. Chiller à 4200m, c'est un plaisir rare.
J’ai quelques fourmis dans les doigts et le guide teste mon niveau d'oxygène dans le sang : 65% quand il faudrait au moins 80 ou 85%. J’avale une aspirine et une heure après mon sang s’est fluidifié et chargé en oxygène : 95%, bon pour le service.
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Nous avons quitté Téhéran au petit matin, roulé 1h30 avant de découvrir le cône volcanique, dont la crête blanchie rappelle qu'il est immortel. La météo est douce, Kamakan nous accompagne dans la voiture et le moral est excellent.
Une petite halte est nécessaire pour obtenir un permis d'ascension. Pour 50 euros, le fonctionnaire souriant autorise ainsi les étrangers accompagnés d'un guide à aller se frotter au sommet iranien. Nous obtenons les numéros 2232 et 2233, pour l'année en cours, qui a débuté à Nowrouz, le 21 mars 2024.
Encore un peu de route et nous accédons au parking où il faut laisser le véhicule personnel et embarquer dans un 4x4 qui va nous mener à la mosquée, point de départ du chemin vers le sommet.
Depuis le Damavand
La descente du sommet nous prend 2h30. Anahita et le guide jouent habilement des pierriers comme s’ils godillaient dans la poudreuse. Je porte le poids de mon effort en montée et sens très vite que mes cuisses ne suffiront pas à compenser la fatigue générale. Je trébuche un peu, me râpe les fesses un ou deux fois après un dérapage et mesure combien mes appuis sont incertains, malgré les bâtons.
Et elle n’en finit pas cette descente. Je la trouve bien plus longue que l’ascension, alors que nous prenons presque exactement le même chemin. La distance n’est pas une valeur absolue ; elle est un donnée que la perception peut entièrement modifier. Le guide m’interroge pour une nouvelle pause : je lui réponds que je souhaite surtout qu’on en finisse.
J’arrive à la hutte exténué. Je grelotte et ni la soupe chaude, ni des dizaines de minutes dans le duvet ne suffisent à me réchauffer les mains, pourtant protégées précédemment dans des moufles très confortables. C’est tout mon corps qui parle : les batteries sont totalement à plat. Il faut boire, manger et dormir. Kamal, qui s’y connaît en randonneurs épuisés, nous a concocté un Zereshk polo bo morgh (riz aux épine-vinettes et poulet en sauce), qui tombe à pic.
Nous nous couchons avant 09h00 et nous ne nous lèverons que vers 06h00 le lendemain matin.
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Malgré quelques courbatures aux cuisses, la forme est bonne en ce dernier jour. La difficulté vient plutôt de l’horaire d’arrivée des mules, probablement pas avant 10h30. Le guide prend donc la meilleure décision qui soit : c’est lui qui remplacera la mule en portant le sac des affaires de stockage. On peut partir dès 08h00.
La descente se fait entièrement dans la brume qui est remontée de la vallée pendant la nuit et qui atteint le camp de Bargah 2. Des gouttelettes dans les cheveux et sur les habits, nous descendons le chemin muletier sans presque rencontrer personne. C’est que c’est la fin de la saison estivale et nos hôtes de la petite hutte devaient plier bagages aussitôt après notre départ. Nous avons probablement utilisé le dernier jour du créneau de la saison.
Arrivés à la mosquée, associée au camp de base, nous trouvons un chauffeur disponible qui nous emmène dans son Land Rover hors d’âge, qu’il conduit de sa main droite, puisque le poignet gauche est cassé, en passant quelques appels téléphoniques. Lorsque la brume a totalement voilé le pare-brise, il stoppe le véhicule, descend et nettoie l’extérieur du pare-brise avec un chiffon et un essuie-glace qu’il passe à la main, ceux d’origines ayant sans doute rendu l’âme il y a bien longtemps.
Puis on retrouve la voiture et, après une pause thé, nous prenons le chemin retour vers Téhéran, 48 heures après l'avoir quittée pour tutoyer les cieux.
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L’aventure a commencé moins de quinze jours plus tôt. Rostam me dit, peu après mon anniversaire que ce serait un beau cadeau si je faisais l’ascension du Damavand, d'autant que les échéances de départ approchent. Je rétorque que les récits que j’en ai eus ne m‘ont pas emballé (sommet dénudé, odeur de souffre), et surtout que je ne suis pas en mesure d’y parvenir physiquement.
Malgré mes dénégations, il a réveillé quelque chose en moi. Dans la discussion qui suit avec Fereshteh, elle touche encore plus juste : il ne faut pas monter sur le Damavand parce que c’est le plus haut sommet en Iran, mais parce que c’est la demeure de la simorgh. C’est un honneur à la culture persane. Je n’aurais pas d’autre occasion avant mon départ ; il n’y a plus à tergiverser.
S’ensuivent huit jours de préparation physique de dernière minute. Trois sorties dans la semaine avec au total près de 3000m de D+ et de D-. Une nuit passée dans un hôtel à 3500m, à proximité du Mont Tochal (3950m) qui domine Téhéran et que je considérais comme un point très haut, avant de le voir minuscule parmi les crêtes de l’Arborz une fois au sommet du Damavand.
Ce changement de perspective est peut-être la leçon principale pour moi dans cette aventure : le monde dépend d’où on le regarde et certains points de vue sont plus enthousiasmants que d’autres. Il en est de même pour nos âmes : plutôt des soleils que des ombres.
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Le lendemain du retour sur terre, Hassan Nasrallah était envoyé ad patres par une frappe israélienne. Trois jours après, l'Iran frappait Israël avec près de 200 missiles. Encore un vertige.





















































































































































































































































